Témoignage pour la Conférence la Pastorale de la Santé.

Je vivais seule avec mon fils unique Karim mort accidentellement à l’âge de 15 ans : le 14 juillet 1996.

Ce jour là 2 enfants sont morts en même temps dans le même accident (2 familles endeuillées). Ils avaient traversé la voie ferrée en mobylette alors que le passage à niveau était fermé, c’est Karim qui conduisait (il était donc responsable).

Cela fait maintenant 4 ans que c’est arrivé, après les 1ers temps de ce cataclysme, bouleversement total, personnellement au bout de 2 mois j’avais un très grand besoin de rencontrer d’autres comme moi pour voir et entendre comment je pouvais faire avec une telle épreuve : était-il possible de continuer à vivre ?

Il y avait pour moi des idées de suicide dans l’air et en même temps un instinct de vie très fort puisque je suis là ce soir.

J’avais écrit à l’époque en Octobre 96 pour le journal municipal de la Vraie Croix ceci :

–  quelques minutes après l’accident sur le bord de la voie ferrée, allongé, mort, le visage serein de Karim me faisait un dernier clin d’œil qui semblait dire : « Maman, c’est comme ça, je suis là, vous : continuer à vivre, à rire et à vous aimer »

J’ai du dépenser beaucoup d’énergie pour trouver ce groupe de paroles à St Nazaire à 80 kms de chez moi, groupe où j’ai beaucoup cheminé dans le respect des uns et des autres.

J’y ai rencontré entre autre un monsieur âgé 84 ans après la mort de  sa femme, je me disais en l’écoutant à l’intérieur de moi, ce n’est pas pareil, rien à voir avec moi, ils ont de la chance d’avoir eu 1 histoire si longue ensemble.

J’y ai rencontré des pers qui mettaient en avant les soucis administratifs, financiers après la mort de leur conjoint, je me disais encore : qu’est-ce que ça veut dire l’argent à côté de la mort.

J’y ai rencontré une dame dont la fille était morte après une longue maladie et là encore, je me disais elle a eu le temps de s’y préparer.

J’y ai rencontré bien d’autres situations.

Et alors des sentiments de rage m’envahissaient pendant le trajet du retour. Dans ma voiture, je criais, j’insultais ces gens là ou plutôt leurs réactions.

Très rapidement, j’ai compris combien ces personnes là à leur insu m’ont aidée, elles m’ont montré à leur manière combien elles aussi étaient dans le chagrin et la peine (douleurs pas mesurables). Il n’était plus question pour moi de pareil ou pas pareil. Il s’agissait de points communs : absence, manque, vide que chacun gère comme il peut. Avec la mort de Karim pour moi dans ce groupe une porte s’était refermée (la mort) et bien d’autres s’ouvraient.

J’ai aussi emmené avec moi dans ce groupe des membres de ma famille : 1 à 1 pour ceux qui ont bien voulu accepter, j’ai emmené une collègue de travail, ainsi que l’autre famille.

Endeuillée. Cela nous a permis de trouver une nouvelle possibilité de communiquer sur un terrain inconnu jusqu’alors. On entendait de la part des autres pers des réactions que nous connaissions déjà, qui du coup nous devenaient familières et nous faisaient moins peur. Avec un peu de recul, je pense que cela m’a rendu service d’avoir dépensé autant d’énergie pour trouver ce groupe, j’avais alors l’impression de faire le maximum  pour pouvoir survivre.

J’ai eu aussi eu peur de sombrer dans la folie. J’ai pris RDV avec un psychiatre pour vérifier, elle m’a trouvée dépressive et m’a donné un traitement alors que  Je voulais qu’elle me dise que j’étais normale, sauf que je ne le lui avais pas demandé, d’où l’importance de dire de demander ce dont on a besoin, pourtant je demandais facilement.

Traitement que je n’ai pas pris à l’époque, je n’en sentais pas le besoin.

Ceci dit une aide médicamenteuse, psychologique peut soulager, soutenir parfois. J’en ai d’ailleurs bénéficié par la suite tant sur le plan médicamenteux, thérapeutique et psychologique.

Le temps passant, j’ai voulu à mon tour rendre service à d’autres qui le souhaitaient à travers la création de ce groupe associatif sous l’égide de familles rurales animée avec 2 autres pers.

A partir de mon vécu, après la mort d’une pers, il s’agit je crois d’apprendre, de réapprendre à pouvoir Etre avec un grand E, de trouver les ressources que chacun a en soi et de se reconnaître avec tout ce que cela comporte : les manques mais aussi les capacités.

Le message que je souhaite transmettre ce soir est un message d’espoir : il est possible, après la mort  d’une pers de survivre dans un 1er temps puis de vivre, de vivre tout en se respectant soi même au niveau du temps et des rythmes de chacun, sachant que chaque deuil est unique, singulier, chacun sa personnalité, son histoire.

En ce qui me concerne cela me rappelle une phrase très dure que mon père m’a dite alors que j’avais 6 ans : « Tant que ta tête ne roule pas devant toi, tu dois avancer ».

Je voudrais rajouter encore : quand le temps est venu : attention à l’enfermement, nous aussi pers endeuillées nous avons des efforts à faire pour aller vers les autres, nous avons des droits, mais aussi des devoirs.

Alors en conclusion  « Vivons et tant qu’à faire le mieux possible avec ».

Eliane.